10 OCTOBRE 1870 | SAINT-GUÉNOLÉ

Le Drame du Préfet

Cinq vies emportées par l'écume
« An Tarzh ! » Un cri en breton, le fracas d'une lame de fond, et le silence. En quelques secondes, le pique-nique ensoleillé de la famille Levainville bascule dans l'horreur. Mais au-delà des cadavres rendus par la mer, c'est une autre bataille, plus froide et plus sombre, qui va s'inviter devant les tribunaux : celle du "dernier soupir".

Une journée d'azur et de sang

Le ciel est d’un bleu insolent en ce lundi d'octobre. Gustave Levainville, préfet démissionnaire du Finistère, a choisi les rochers de Saint-Guénolé pour une escapade familiale. On rit, on contemple la majesté du Toul an Ifern (le Trou de l’Enfer). Gustave est un peu en retrait, discutant avec son ami l’archéologue Paul du Chatellier.

À 15h20, la mer, pourtant "calme" pour Penmarc'h, trahit. Une vague scélérate, une lame de fond monstrueuse, bondit du gouffre. Elle enveloppe les deux groupes assis sur la plateforme. Marie-Louise (30 ans), la petite Gabrielle (9 ans), les neveux Dresch et la préceptrice sont balayés.

« La mer ne rendit que des cadavres, et encore elle ne les rendit pas tous.»

La "Méchante Histoire" : La Guerre des Minutes

Le deuil à peine entamé, la justice s'empare du drame. Non pas pour juger la mer, mais pour compter les minutes. L'enjeu ? L'héritage.

Si la mère est morte après sa fille, elle hérite de l'enfant et transmet ses biens à sa propre famille (les Bourdon). Si l'enfant a survécu quelques secondes de plus, les droits passent au père, M. Levainville.

JOURNAL DES TRIBUNAUX
"Attendu que l'intervalle d'une seconde constaté par M. Duchâtellier rend la rapidité foudroyante... La Cour doit décider de l'ordre des décès."
L'expertise du regard
Devant la Cour d'Appel de Rennes, on dissèque le témoignage du peintre Duchâtellier. Il a vu Georges Dresch "flotter un instant". On examine les ecchymoses sur les corps pour savoir qui a lutté le plus longtemps. La douleur du père est étalée, pesée, comparée à la froideur des articles du Code Civil sur les commorientés.

Le Souvenir de Fer

Aujourd'hui, une croix en fer scellée dans le granit défie les embruns. Elle ne porte pas le nom des avocats ou des héritiers, mais celui des victimes. Le "Rocher du Préfet" est devenu un monument à la prudence.

Serge Duigou nous le rappelle : la mer n'a pas de mémoire, elle n'a que des habitudes. Et malgré le garde-fou posé en 1923, le Trou de l'Enfer attend toujours l'imprudence de ceux qui oublient que sous l'azur, le gouffre veille.

Marie-Louise, Gabrielle, Georges, Marie et Mme Bonnemain
Emportés le 10 octobre 1870.
Que l'écume leur soit légère.

L'Épilogue : La loi des "commorientés"

Après le fracas des vagues vint le temps des experts. Le drame du 10 octobre 1870 est devenu, pour la jurisprudence française, un cas d'école fascinant et terrible. La question était de déterminer l'ordre exact des décès pour fixer la dévolution des biens.

  • Une lame de 9,30 mètres : L'enquête a établi qu'une colonne d'eau phénoménale a gravi la roche, s'élevant à plus de 9 mètres au-dessus du niveau de la mer pour balayer les victimes.
  • La seconde fatidique : Le témoignage du peintre Alphonse Duchatellier fut crucial. Il décrivit deux groupes distincts emportés à un intervalle d'une seconde seulement.
  • Le verdict de la Cour : Le Code Civil (art. 720) présumait initialement que la mère (30 ans) avait survécu à sa fille (9 ans). Cependant, après trois ans de procédure, la Cour d'Appel de Rennes réforma le jugement en 1873.

La justice trancha finalement en faveur d'un scénario où la mère périt la première. Ce n'était plus une tragédie familiale, c'était un calcul de minutes : Gabrielle, l'enfant de 9 ans, fut déclarée héritière de sa mère pendant quelques battements de cœur, avant de transmettre elle-même les droits à sa lignée maternelle.

La Chronique Judiciaire (Archives 1873)
Retrouvez l'intégralité des débats de la Cour d'Appel de Rennes. Ces documents d'époque détaillent les circonstances exactes de la noyade et les arguments juridiques qui ont déchiré les familles héritières.

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10 Octobre 1870 - 10 Octobre 1873
Trois ans pour que la loi mette un point final à une seconde d'imprudence.
Kenavo d'ar re vagolet.