Mémoire de Penmarc'h • Terre & Mer

Le Goémon : Don de la Mer

Pendant des siècles, la récolte du "Tali" a rythmé la vie des familles de Penmarc'h. Engrais pour les paysans, revenu d'appoint pour les marins, l'or brun a ses codes, ses usines et ses légendes.
Brûlage du goémonLe brûlage du goémon près de la Joie dans les années 20.

Comme partout en Finistère, le goémon (algues récoltées à marée basse) représentait une valeur ajoutée cruciale. À Penmarc'h, on distingue trois grandes familles :

Le Goémon NoirFucus serratus
Ramassé à pied par les agriculteurs eux-mêmes pour fumer les terres.
La LaminaireTali
Récolté en barque avec le falz paw hir (longue faucille) ou le scoubidou. Destiné à l'industrie.
Le LichenTeil Picot
"Goémon dentelle". Cueilli l'été, c'est l'or rouge pour la pharmacie et l'alimentaire.

🔍 L'Œil des Anciens : Bol ou Bohol ?

Une précision linguistique d'importance nous a été rapportée par la mémoire locale (André Tanniou, Corentin Péoc'h et Fanch Gestin).

Le terme commercial "Bol" désignait bien la laminaire (Laminaria digitata). Mais attention à la prononciation ! Ici, on ne disait pas "Bol" comme le récipient, mais « Bo-ol » ou même « Bohol ».

Une récolte périlleuse :
Le Bohol poussait en prairies sous-marines profondes (notamment entre Saint-Pierre et le Menhir). Contrairement au Bezin Du (Fucus) qu'on coupait à pied sec, le Bohol exigeait une dextérité rare :

  • Les goémoniers travaillaient depuis leur plate mouillée au-dessus des algues.
  • Ils coupaient à l'aveugle avec une faucille fixée au bout d'une longue perche.
  • Le goémon remontait à la surface et devait être happé au vol avec un croc.
L'Ère de la Soude et des Fours

Au XIXe siècle, tout partait en fumée... littéralement. Le goémon séché était brûlé dans des fosses (les "fourneaux à goémon") pour obtenir des pains de soude, utilisés ensuite pour fabriquer de l'iode médicinal.

C'était une activité lucrative : en 1913, Penmarc'h produisait 1 000 tonnes de soude ! Chaque famille de la côte avait son four à Pors Carn, au Viben ou à la Joie.

🔥Le Danger des Lueurs Nocturnes

En 1862, le Préfet dut interdire l'allumage des fours la nuit. Pourquoi ? Parce que les lueurs des brasiers sur la côte trompaient les navires au large, qui les confondaient avec des phares, provoquant des naufrages !

Remontée du goémonLes algues étaient remontées de la grève sur des civières.
Des Usines au Pied du Phare

Entre les deux guerres, de véritables petites industries s'installent : « La Goémonière » à Poulgallec, ou les établissements Roussel à Kérity.

Après la guerre, place aux **alginates**. L'usine **Alga** (groupe Auby) s'installe à Saint-Pierre, au pied du phare d'Eckmühl. On y fabriquait de la poudre de fucus pour l'industrie agro-alimentaire (crèmes desserts, épaississants...).

C'était un travail saisonnier intense. L'usine recrutait même des groupes d'étudiants l'été pour pallier l'absence des marins partis à la pêche. Habillés de pilhou (guenilles), brûlés par le soleil, ces étudiants mettaient une sacrée animation le soir à Saint-Pierre !

Usine Alga 1948L'usine Alga vue du haut du phare en 1948. Les tas de goémon sèchent partout dans la cour.
Bagarres et "Teil Picot"

Pour les paysans, le goémon d'épave (celui qui s'échoue) était gratuit mais disputé. Avant-guerre, le garde-champêtre devait donner le départ de la récolte au coup de sifflet pour éviter les empoignades sur la grève !

Aujourd'hui, les usines ont fermé (Quelourn, Beg an Dorchenn...), mais le ramassage du Teil Picot (lichen) continue l'été. C'est le job d'été de nombreux jeunes, payé au kilo, perpétuant des siècles de gestes sur les rochers de Saint-Guénolé.

Récolte 2006Août 2006 : La remontée des sacs à la cale de Saint-Pierre reste une épreuve physique.