1932 : La guerre des "cuisses nues"

Quand l'Église voulait rhabiller les footballeurs
L'année 1932. Les Cormorans de Penmarc'h ont douze ans. L'adolescence, l'âge bête, l'âge où l'on veut montrer ses muscles et courir le monde. Mais en ce début de décennie 30, le ciel du Finistère est bas, et ce n'est pas seulement à cause de la météo. Une ombre plane au-dessus des stades : celle de la soutane.

L'ombre du "Lion du Léon"

À cette époque, on ne badine pas avec la morale dans le diocèse. L'évêque de Quimper et Léon, Monseigneur Adolphe Duparc, est un homme de fer. Surnommé le "Lion du Léon", il mène une croisade obsessionnelle contre la modernité.

Ses ennemis ? La danse (le "kof-a-kof" = ventre contre ventre), le cinéma, et cette nouvelle mode vestimentaire qui dévoile trop de peau. Pour lui, le corps est un temple qu'il faut cacher, surtout celui des jeunes gens.

Le scandale de Saint-Servais

C'est dans ce climat de poudre qu'éclate, non loin de chez nous, l'affaire des "cuisses nues". À Saint-Servais, le recteur Bossennec, fidèle soldat de Mgr Duparc, entre dans une sainte colère en voyant l'équipe locale entrer sur le terrain. Leur crime ? Ils portent des shorts. Des culottes courtes qui s'arrêtent au-dessus du genou.

Pour le prêtre, c'est de l'exhibitionnisme pur et simple. Le dimanche suivant, en chaire, la foudre tombe. Il traite les footballeurs de "pourritures" et lance un ultimatum terrible qui ferait trembler n'importe quel Bigouden de l'époque :

« Si vous continuez à exhiber vos cuisses nues, et qu'un accident vous arrive, je vous enterrerai comme des chiens, sans bénédiction ! »
⚽ Résultat Tragi-Comique :
Pour ne pas finir en enfer, les gaillards de Saint-Servais capitulent... et disputent leurs matchs suivants en pantalons longs ! Imaginez la scène : courir 90 minutes dans la boue finistérienne, engoncés dans du velours ou de la toile, sous l'œil satisfait du curé.
ARCHIVE 1932

📰 L'Œuvre s'en mêle !

L'affaire de Saint-Servais fit tant de bruit qu'elle remonta jusqu'à Paris. Dans le journal satirique L'Œuvre du 20 avril 1932, le célèbre chroniqueur Georges de la Fouchardière se paye la tête du recteur Bossennec avec délectation.

« M. Bossennec a déclaré du haut de la chaire qu'il refuserait la sépulture religieuse aux joueurs de football [...] Il veut bien les enterrer, mais comme des chiens. »

Avec une ironie mordante, le journaliste souligne l'absurdité de la situation : pendant que l'Église chasse les "genoux nus" sur les terrains de foot, elle ferme les yeux sur les tenues féminines bien plus osées des riches paroissiennes... ou sur les statues grecques des musées ! Il conclut par cette pique géniale : « Le football est un jeu incompatible avec la dignité du port de la soutane... c'est peut-être pour cela qu'ils ne l'aiment pas ! »

Source : L'Œuvre, 20 avril 1932

Et à Penmarc'h ? Les Cormorans font de la résistance

Si cette anecdote prête à sourire aujourd'hui, elle révèle l'ambiance de plomb qui pesait sur le sport breton. Mais pour les Cormorans Sportifs, club laïc par excellence, porter le short était déjà un acte de résistance.

Contrairement aux "Patros" (les clubs paroissiaux) qui devaient filer doux sous la férule du clergé, les Cormorans, eux, étaient les enfants de la République et de l'école laïque.

Quand un jeune de Penmarc'h enfilait le maillot des Cormorans en 1930, il ne faisait pas que du sport. Il bravait, un peu, l'interdit. Il affirmait que son corps lui appartenait et qu'il était fait pour l'effort, le vent et le jeu, et non pour être caché sous des étoffes lourdes.

Alors, la prochaine fois que vous verrez nos joueurs entrer sur le terrain en tenue légère, ayez une petite pensée pour Mgr Duparc. S'il voyait les shorts d'aujourd'hui, le pauvre homme nous ferait une attaque sur le champ. Heureusement, à Penmarc'h, le football a gagné sa liberté, et les "cuisses nues" ne font plus trembler que les défenses adverses.