Tonton Lom

Guillaume Tanneau • Lom Kereon

C'était un jeudi de mars 1951. Le jeudi 22, pour être exact. Ce jour-là, une brume épaisse mangeait la côte, au point d'envoyer le chalutier de Groix, Le Brix et Mesmin, s'échouer sur les récifs de Plozévet. Par miracle, l'équipage s'en tira sain et sauf. Mais la faucheuse, frustrée de sa pêche en mer, avait décidé de se rattraper à terre. Sur les coups de quinze heures, le cœur a dit non. La cinquantaine à peine, et rideau.

Dans le journal de l'époque, on s’étonna d'une drôle d’épidémie de morts subites qui frappait Penmarc'h. Pour le bourg, ce ne fut pas seulement une ligne dans la rubrique des faits divers. Ce fut une bibliothèque entière qui partait en fumée. Tonton Lom s'en était allé.

L'arbre généalogique fait homme

À l'état civil, sur le marbre rigide de la République, il s'appelait Guillaume Tanneau. Mais la République est parfois trop lointaine, trop formelle. Pour la rue, pour le vent, pour tout le monde, c'était « Lom ». Lom Kereon.

Il faut s'efforcer d'imaginer ce qu'était un secrétaire de mairie dans la France d'avant. Avant les disques durs, avant l'administration dématérialisée. La mémoire d'une commune, c’était alors un homme en chair, en os, et en encre. Tonton Lom connaissait le cadastre mieux que le fond de ses poches. Il savait qui avait épousé qui, le nom du grand-père disparu, le destin du lopin de terre de la cousine, maîtrisant la généalogie de presque toutes les familles de Penmarc'h. Pendant une vingtaine d'années, il a été l'arbre généalogique de la commune fait homme.

Et puis, il y avait les mains. Celles des marins, gourdes d'avoir trop lutté avec les filets, celles des travailleurs de la terre, calleuses et fâchées avec les porte-plume. Alors, on allait voir Lom. Il s'était fait écrivain public. Avec bienveillance et ce qu'il faut d'esprit curieux et caustique, il traduisait les chagrins, les requêtes et les vies minuscules en beau français administratif. Il mettait des tampons sur les tracas du quotidien et de la politesse dans les formulaires. Il était cette charnière, si rare, si précieuse, entre le papier timbré de l'État et la vraie vie des gens.

L'homme au souffle large

Mais réduire Tonton Lom à un rond-de-cuir, même doué, serait une profonde injure. L'homme avait le souffle large. C'était un temps de brassage, où l'on pouvait être à la fois le gardien des registres, le pilier du vélodrome et la voix de l'église le dimanche. Tonton Lom, qui gérait aussi les comptes de la mutuelle bétail de la commune, ne se contentait pas d'habiter Penmarc'h ; il faisait société.

🎵 La Lyre Penmarchaise Quand il quittait l'ombre sérieuse de la mairie, c'était pour souffler dans un saxophone au sein de la « Lyre penmarchaise ». Chantre et organiste à Saint-Nonna, il mettait de la musique là où le quotidien mettait de la rudesse. Il tricotait le lien humain avec une note de musique d'un côté, et un bout de papier de l'autre.
🚴 La Petite Reine Il s'était piqué de vélo. Avec son père et ses frères, il avait mis les mains dans le cambouis pour participer à la naissance de la piste de Keryet. Devenu le méticuleux secrétaire du comité du vélodrome, il tissait de solides amitiés avec les champions comme Ferdinand Le Drogo.

Il a laissé des fils, dont Guy, ex-équipier premier des Cormorans et futur militaire de carrière, et Jean, du club des supporters. L'héritage humain et la rigueur de l'engagement associatif étaient déjà semés.

C'était un jeudi de brume. La machine à écrire s'est tue.
Mais à bien écouter l'histoire de la commune, il reste toujours cette petite musique de fond. Celle des hommes qui, sans jamais faire de bruit, tenaient le monde debout.